A Bordeaux, chaque mois, un Chinois rachète un château ou un négociant

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Une attaque « inadmissible » et « xénophobe », a jugé Stéphane Le Foll dimanche, lors de l’inauguration du Salon. Le ministre de l’agriculture a aussi tenu à rassurer le monde viticole, alors que Pékin a ouvert une enquête sur les vins européens exportés en Chine. « Nous n’avons rien à nous reprocher, a-t-il lancé. Notre vin ne fait pas l’objet de subventions spécifiques pour son export en Chine. »

Aujourd’hui, la Chine est le premier marché à l’export des Bordeaux. Et le rôle croissant du pays sur le marché du vin et des spiritueux s’illustre à Vinexpo. « Nous attendons entre 1 500 et 2 000 importateurs et grossistes chinois, contre 1 000 il y a deux ans », affirme Robert Beynat, directeur général de Vinexpo. Une vingtaine d’exposants chinois et un pavillon de la province du Sichuan (Centre-Ouest) sont présents à Vinexpo, contre deux lors de la précédente édition. On est loin des bataillons français, italiens ou espagnols, mais la dynamique est là.

La Chine est le cinquième pays consommateur de vin au monde. Aujourd’hui, l’empire du Milieu veut aussi jouer un rôle dans la production. Ce double mouvement tend à déplacer le centre de gravité de la planète vin vers l’Asie. Les appétits des investisseurs asiatiques le démontrent. Comme la cession, fin 2012, par le célèbre critique américain Robert Parker de sa lettre Wine Advocate à des investisseurs singapouriens.

INVESTISSEMENTS RISQUÉS

Mais c’est surtout les acquisitions de propriétés viticoles et d’un négociant bordelais par des Chinois qui ont suscité intérêt et interrogation. Une quarantaine de domaines de la région girondine sont passés sous pavillon chinois. Et les achats se poursuivent, au rythme d’un par mois, depuis début 2011. Fin mai, l’oenologue Michel Rolland cédait trois propriétés bordelaises, dont Château Le Bon Pasteur, à Pomerol, à la société Goldin Group de Hongkong.

L’exercice n’est pas toujours simple pour les nouveaux propriétaires. D’ailleurs, des Chinois, dont le plus gros investisseur, le groupe Haichang, viennent de remettre sur le marché quatre propriétés bordelaises. « Après une campagne des primeurs 2011 déjà très difficile, celle de 2012 l’a été encore plus. Or cela représente près de la moitié de notre chiffre d’affaires », affirme Jean-Pierre Rousseau, directeur général du négociant Diva Bordeaux, dont le géant public de l’agroalimentaire chinois Bright Food a pris le contrôle il y a un an.

« Parmi les acquéreurs de domaines, il y aura de sacrées déconvenues. Il n’y a souvent pas de retour sur investissement ou alors à la revente », affirme pour sa part Jean-Baptiste Soula, directeur du Château Latour Laguens. Il y a deux ans, après une crise, il a repris les rênes de la propriété, achetée en 2008 par la société Longhai. Le nouvel actionnaire avait été séduit par le château et son prix accessible. Son objectif : améliorer la qualité du vin et rénover la propriété. « Nous avons fait 400 000 euros d’investissements dans le château et projetons le double, puis 600 000 euros dans les chais, nous avons aussi dû replanter les vignes », raconte M. Soula. Des investissements qui pèsent sur les prix de revient. Quant à la commercialisation en Chine, elle n’est pas toujours aisée.

Pour séduire le consommateur chinois, confronté aux contrefaçons, les nouveaux propriétaires misent sur l’histoire du domaine. Elle doit s’exprimer dans la forme de la bouteille et sur l’étiquette. « Ils ont fait appel à trois historiens pour définir la date de fondation du château et changé trois fois d’étiquette avant d’y inscrire la date de 1379 », explique Jean-Marc Gobineau, responsable technique du Château Laulan Ducos, acheté en 2011 par la société chinoise de joaillerie Tesiro.

Certains propriétaires, qui avaient stoppé tous les contrats de distribution en France, tentent de revenir dans le jeu. Ainsi, le Hongkongais Peter Kwok, qui a été un précurseur en achetant le Château Haut-Brisson à Saint-Emilion en 1997 et possède deux autres châteaux, a joué cette année pour la première fois le jeu des primeurs. La reconnaissance de la place de Bordeaux reste un sésame pour le vin.